De la notion de harcèlement

Une partie du web français est sans-dessus-dessous suite à la publication du SMS non-désiré d’un technicien à domicile envoyé à une femme chez qui il était intervenu.

Je ne vais pas revenir sur les hectolitres d’insultes en tout genre qui ont fusé (des deux côtés, reconnaissons le en toute objectivité). Juste en me remettant à ma place d’homme cis hétéro, quelques remarques m’ont un peu parlées :

  • elle n’aurait pas dû le publier, un seul SMS, c’est mignon et ça ne mange pas de pain (en plus le type avait l’air vraiment réservé / gêné)
  • elle ne devrait pas en parler comme étant du harcèlement. C’était juste un SMS.

Vu comme ça la réaction de la femme en question semble un tant soit peu disproportionnée. Allez quoi, il nous est tous arrivé d’imaginer sortir avec une femme croisée par hasard (dans le métro, au guichet de la poste, à la caisse du supermarché…) et autres pensées impures.

Sauf que.

Sauf que là c’est différent. Et ça le sera toujours. Je ne peux pas me permettre de juger cette femme sur cet acte, n’ayant ni son vécu, ni n’ayant été présent ce jour là ou n’étant pas directement parti prenante de l’affaire. Par contre je peux entendre. Et ce que j’entends est extrêmement important : on parle ici d’un homme qui a abusé de son emploi pour pénétrer l’intimité d’une femme sans son consentement. Oui les mots sont choisis exprès.

Notre numéro de téléphone personnel ou notre adresse physique fait partie intégrante de notre intimité. Seul un groupe restreint de personnes ou d’institutions connaissent le lien qui nous associe en tant qu’individu à tel numéro ou telle adresse. Cette intimité est importante, nul ne pourra le nier. Si tout le monde et n’importe qui commençait à débarquer chez nous à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, juste comme ça, en passant… Ça ne serait pas une vie. Tout le monde a besoin d’intimité. De son petit jardin secret qu’on maîtrise.

Il est évident que beaucoup plus de monde que ce qu’on imagine consciemment connaît en fait notre numéro ou notre adresse. À commencer par nos voisins, avec qui l’on n’a pas forcément de relations, avec des amis d’amis étant venus un jour. Avec le vétérinaire du chat, l’huissier de justice de tel jeu concours, etc.

Mais il y a pourtant une règle implicite, normale et importante qui nous pousse tous autant que l’on est à respecter l’intimité de l’autre.

Jamais quand je sais qu’un collègue est au toilette je vais jusque derrière la porte pour continuer à lui parler du dossier chaud du jour. Jamais quand j’héberge chez moi quelqu’un pour la nuit je retourne dans la pièce au milieu de la nuit sans toquer au préalable (oui, même si c’est chez moi). Jamais je n’irai forcer un ami à partager une cabine douche avec moi à la piscine, pour gagner du temps ou que sais-je encore.

Pourtant je pourrais le faire. J’en ai les capacité.

Pour les mêmes raisons, il m’a toujours semblé normal que, même si je pouvais obtenir le numéro de quelqu’un par quelque biais que ce soit, je n’allais pas l’utiliser avant qu’il ne m’en ait explicitement donné l’autorisation. Attention, j’exclue de ce fonctionnement (et c’est bien normal) tous les moyens de communications qui seraient publiquement disponibles. Si l’on publie explicitement ses coordonnées quelques part, ou qu’on les sait accessible mais que l’on ne fait rien pour les masquer (annuaire, etc.), mon propos ne s’applique plus. Je parle réellement des coordonnées privées.

Si quelqu’un s’amuse à montrer qu’il est en capacité de me contacter, alors qu’il n’y est pas autorisé explicitement, c’est directement comparable, à mon sens, à un chien fou qui viendrait ruiner votre grillage, pisserait sur vos fleur et japperait en direction de vos fenêtres en remuant la queue. Que ce soit mignon ou pas, c’est une intrusion. Si en plus cette intrusion a eu lieu en utilisant le matériel d’une société dans laquelle j’avais mis de la confiance (confiance de ne pas être dérangé, entre autre), et donc du vol industriel, on atteint des sommets de gravité.

Publier une telle fraude est donc salutaire et permet d’affirmer que oui, nous avons tous le droit à une vie privée et à contrôler qui peu y aller et venir. Lorsque j’ai envie d’inconnu, de surprise, de rencontre… je sors dans un lieu public. Je vais au cinéma, dans un bar, ou j’invite des amis chez moi. Je contrôle ce qui m’arrive. Ou plus exactement j’ai l’impression de contrôler, ce qui me permettra d’apprécier les surprises.

En d’autres termes, le vol c’est mal, s’imposer dans la vie de quelqu’un d’autre c’est mal.

Ok, c’était une connerie. Mais maintenant le mec était conscient hein ! Il a même mis désolé dans son seul et unique SMS. On ne peut pas appeler ça du harcèlement. Ça fait du mal à c·ell·eux qui sont réellement harcelé·e·s.

C’est vrai qu’un seul SMS, ça fait pas lourd. En tout cas de mon point de vue de mec cis. Quoique.

Je ne sais pas vous, mais ça me rappelle cette histoire récente. Traînant pas mal sur les interouebs depuis pas mal de temps, j’ai laissé deux ou trois adresses mails là où il ne fallait pas et je reçois pas mal de Spam. Au cours de l’an dernier, il y a eu un changement de la législation sur les bâtiments amené à recevoir du public. Ne me demandez pas quoi, objectivement je n’en sais rien. Ce que je sais par contre c’est que pour une raison inconnue, pendant deux semaines j’ai reçu jusqu’à vingt messages par jours (j’ai compté) de divers organismes plus ou moins crapuleux pour me vendre des formations, des prestations d’architectes, de maçons, de mise aux normes etc. pour mon entreprise. Spoiler: je n’ai jamais eu la moindre entreprise. Du spam massif et mal orienté quoi. Sauf que j’ai fini par craquer. Sans faire de distinction, j’en ai chopé un un jour et fait une déclaration CNIL d’utilisation frauduleuse de mes données. J’ai appris après coup que je venais de déclarer un artisan maçon qui essayait de vivre comme il le pouvait dans cette ère du digital (la faute exprès).

Est-ce que j’ai mal réagis ? Est-ce que je n’aurai pas dû le déclarer à la CNIL ? Il y avait manifestement, dans toute cette histoire, une utilisation frauduleuse d’un fichier contenant mes données perso. Mais pourquoi lui ? Il ne m’avait envoyé qu’un mail. Et il croyait bien faire sans doute : il voulait sans doute vraiment protéger mon entreprise.

Ça ne vous est jamais arrivé d’engueuler l’un de vos enfants alors qu’ils étaient tous objectivement coupable du bordel ambiant ? Ça ne vous est jamais arrivé d’en vouloir à un con qui vous fait un refus de priorité alors que vous avez échappé à douze autres abrutis sur le périph’ la dernière demi-heure ?

Le harcèlement ça n’a pas besoin de venir d’une seule et même personne bien identifiée. La plupart du temps, ça vient même plutôt d’un groupe. Harcèlement scolaire ? On ne compte plus le nombre de jeunes qui sont détruit à petit-feu à force de servir de bouc émissaire au reste de la classe. Harcèlement pro ? Votre chef à bien d’autres chat à fouetter que de vous en vouloir à vous particulièrement. Par contre les rumeurs entretenus l’air de rien par les autres collègues, ça l’aide à vous penser coupable.

Harcèlement de rue ? Tu ne peux pas sortir de chez toi l’été venu sous peine de voir des types que tu ne connaît ni d’Eve ni d’Adam te courir après, te solliciter alors que tu veux juste prendre l’air. Te faire siffler, alpaguer…

Je ne connaît pas cette femme. Mais soyons honnête : le fait que les hommes soient massivement, toujours, en train de les solliciter dans la rue est suffisant pour comprendre son coup de sang lorsque l’un de nous s’est imposé à elle jusque dans sa sphère privée.

Lui ne l’a contacté qu’une fois, mais c’était la fois de trop pour elle. Son message s’est additionné à la trop longue liste des comportements déplacés, chiants, gênant, effrayant qu’elle ait eu à subir. Il a bien participé à un acte de harcèlement.

En conclusion, n’oublions jamais que si une situation nous turlupine, qu’on aimerait faire quelque chose mais qu’on a peur de gêner la personne, c’est qu’il y a des chances que ce soit le cas. Et dans ce cas mieux vaut attendre une meilleure occasion. Et voler les données de son entreprise pour arriver à ses fins ne sera jamais une bonne occasion.

Par ailleurs, nous sommes tous coupable à des degrés divers, de harcèlement. Ça peut aller de proposer un restaurant grill à un groupe de potes comportant des végétariens, porter un adorable t-shirt « les bébé, je les aime bien avec du ketchup » dans le même bureau qu’une jeune maman qui vient de perdre son enfant, etc. Et surtout tout simplement en transportant des rumeurs. Être sociable ne veut pas dire aller emmerder les autres sans autorisation. Ça veut dire prêter attention aux gens et vérifier que nos actes ne peuvent pas les gêner. Donc au lieu de toujours chercher des boucs émissaires et des coupables, faisons preuve d’un peu d’introspection.

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