Anonymat et responsabilité sur le réseau

L’article qui suit est le premier d’un diptyque de réflexions personnelles au sujet de l’anonymat et de la créativité sur internet. Toutes critiques d’évènements, lois ou citations actuels ne seraient que purement fortuits =D

  • Anonymat et responsabilité sur le réseau
  • Anonymat, détournement et créativité sur le réseau (ce titre peut être amené à changer)

Qu’il est loin le temps où je publiais un à deux articles par jour sur mon blog. Ne cherchez pas, ce n’était pas celui-ci. C’était un temps où le monde m’appartenait, celui des premiers blogs où j’ai pris goût à parler à la Terre entière, et à me faire lire par d’illustres inconnus. Du haut de mes 15-16 ans je me croyais le roi du monde d’être un parmi les 100 000, peut-être 200 000 blogueurs francophones de l’époque.

Retranché derrière mon anonymat confortable, je pouvais arpenter le web à la poursuite de pépites diverses et variées, que je m’empressais de commenter, participant à l’émergence de l’énorme bruit de fond actuel du web. Les années ont passé et j’ai effectué, au fil du temps, un certain nombre de choix qui ont conduit à ce blog, son contenu et sa forme. Le premier d’entre eux a été la perte officielle de mon anonymat. Je souhaitais alors apporter plus de poids à mes dires, et le fait de m’exprimer en mon nom, et non recouvert du voile de l’anonymat me semblait plus pertinent.

Il est évident que mes propos se sont trouvés dans le même temps nettement plus édulcorés. À 18-19 ans, lorsque l’on ne connait pas plus que cela les lois de son pays, et que l’on ne veut pas être ennuyé, le mieux est encore de fermer sa gueule. C’est ce que je pensais, et malheureusement par facilité j’ai mis du temps à remettre en cause cette idée. Et autant je me suis de plus en plus ouvert à d’autres problématiques de la vie de tous les jours, lu énormément, autant je n’ai presque plus publié, préférant les débats entre proches et amis au vaste réseau, dont je n’étais plus sûr des retombées possibles.

Aujourd’hui, s’afficher sur internet n’est plus une simple question. Il est facile de penser que le choix de l’anonymat est un choix lâche. Pour ne pas avoir à assumer ses pensées, ses écrits. Pour critiquer à tout-va. L’anonyme, c’est celui qui a tous les torts. Le corbeau. Et pourtant, l’anonymat peut également être un choix responsable.

Les informations circulent plus vite aujourd’hui que jamais. Et elles ne vont certainement pas ralentir. Avec l’explosion des réseaux sociaux et la démocratisation d’internet au sens très large, pour nous, occidentaux développés, l’analogie du village global n’a jamais été aussi vrai. Il est très facile aujourd’hui de reconstituer les moindres faits et gestes d’une personne. Son arbre généalogique. Même en refusant d’apparaître sur un réseau social, notre place est déjà inscrite par le biais des commentaires de proches inscrits parlant de nous.

Choisir l’anonymat peut devenir un geste responsable pour ménager ses proches. Parce que tout le monde n’a pas les mêmes idées. Parce que tout le monde n’a pas la même sensibilité, et que froisser ses proches n’est pas un luxe facile. Ce n’est pas parce que leurs idéaux divergent, même gravement, que deux personnes ne peuvent pas s’apprécier. Heureusement que la nature nous a rendu suffisamment complexes pour toujours receler une part de nous même qui plaira. L’anonymat peut donc permettre de s’exprimer en excluant de ses idées toute une ribambelle de personnes qui pourraient s’y trouver, dans le cas contraire, mêlées.

Au XVIIIᵉ ou au XIXᵉ siècle, lorsque les pamphlets fleurissaient, ils n’étaient souvent anonymes que pour protéger femme et enfants d’un éventuel emprisonnement. Les mœurs et les pratiques ont depuis bien changés. Mais il reste cette crainte sourde au fond de moi : ai-je bien la possibilité de publier telle ou telle chose ? Sans que l’on vienne inutilement importuner ma famille, mes amis ?

Alors forcément, lorsque je compare un projet de loi tel que Loppsi 2 et toutes les déclarations en marge de ses négociations, et le formidable moyen d’expression qu’est le web, j’ai peur. J’ai peur que la répression, sous des prétextes fallacieux – le combat contre la pédopornographie comme justification du filtrage du web est fallacieuse : tout le monde sait (sauf le législateur, comme d’habitude) que cela fait longtemps que les pédophiles n’utilisent plus le web « classique » – nuise considérablement à l’apprentissage de la responsabilité, de la citoyenneté, et ne fasse que produire des citoyens passifs. Là où l’anonymat peut être vu comme une école de la libre expression. Où les jeunes vont pouvoir expérimenter des écrits sans craindre pour eux, ou leurs parents, parce que tel pouvoir en place aura jugé leurs propos néfastes.

Il ne faudra pas regretter des taux moyens de participation à des élections, si les citoyens n’ont pas eu la possibilité de s’exprimer. De même qu’un vote s’effectue à bulletins secrets ou à mains levées, la critique devrait pouvoir se faire secrètement, ou publiquement. Or, secrètement, c’est mal vu. C’est l’oppression politique des Autres, des « bien-pensants ». Et je pense que beaucoup se taisent… avant de se décourager.

Il est tout de même curieux que dans le pays des Droits de l’Homme, l’anonymat, un des seuls remparts permettant la libre diffusion de ses idées, soit aussi mal vu. Il paraît cocasse de vouloir à tout prix deviner qui se cache derrière tel ou tel propos, alors que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme stipule :

Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.

Et pour ceux qui craignent la diffamation, en ces temps de chasse aux sorcières sur des questions de copyright, il serait bon de méditer cette petite phrase de Beaumarchais – « Le mariage de Figaro » Acte V, scène 3 –, père, lui, du droit d’auteur :

Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : https://etienne.depar.is/a-ecrit/trackback/169